De la célébration du baobab de la littérature béninoise à la fatalité d’« Un piège sans fin », entre tragédie humaine, résilience et espérance spirituelle
À l’occasion du centenaire de l’écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum, trois regards se croisent autour de son œuvre et particulièrement de son célèbre roman Un piège sans fin. Trois approches différentes, mais complémentaires, qui permettent de revisiter l’héritage littéraire d’un écrivain majeur de la littérature africaine : une lecture littéraire et philosophique, une analyse existentielle de la fatalité et une interprétation spirituelle fondée sur la foi chrétienne.
Célébrons notre Olympe !
Pour Essotiqué Juste AGNORO, philosophe et communicant, ancien Chargé de mission du Président de la HAAC, Olympe Bhêly-Quenum représente bien davantage qu’un écrivain. Il est un « baobab », une icône et un esprit éminent dont l’œuvre a traversé les générations.
À travers Un piège sans fin, l’écrivain explore les multiples trames de l’existence humaine. Le roman apparaît comme une plongée dans les difficultés de la condition humaine, où vivre revient à apprendre à rester debout malgré les épreuves, les soubresauts et les rafales de l’existence.
« La vie, ce n’est pas du bonbon », écrit Essotiqué Juste AGNORO, pour rappeler que l’œuvre de Bhêly-Quenum confronte le lecteur à une réalité faite de turbulences, d’épreuves et de bouleversements. La littérature devient alors une manière de regarder l’existence sans naïveté, d’en comprendre les contradictions et d’en affronter les zones les plus sombres.
La longévité de l’écrivain trouve également, sous sa plume, une forte valeur symbolique. Comme le baobab, arbre connu pour sa résistance et sa longévité, Olympe Bhêly-Quenum a traversé les assauts du temps. À cent ans, il demeure ainsi une figure de transmission et de mémoire.
Pour le philosophe et communicant, célébrer Olympe, c’est aussi célébrer la littérature comme une aventure intellectuelle au cours de laquelle l’homme découvre les chemins de la liberté et de l’affirmation de son être.
La fatalité au cœur d’« Un piège sans fin »
Dans une deuxième lecture, TOLOHIN Anatole, Professeur certifié de français, ancien Conseiller pédagogique de français, encadreur et formateur, ancien Directeur de Cabinet du Président de la HAAC, s’intéresse particulièrement à la question de la fatalité.
Selon lui, Olympe Bhêly-Quenum, marqué par les grands écrivains existentialistes occidentaux de son époque, notamment Albert Camus et Jean-Paul Sartre, aborde dans ses premières œuvres les grandes interrogations liées à la condition humaine.
Dans Un piège sans fin, cette fatalité s’incarne notamment dans le parcours d’Ahouna, personnage confronté à une succession d’épreuves qui bouleversent progressivement son existence. D’une vie présentée comme paisible, il bascule dans une spirale de souffrance, d’angoisse, d’errance et de désillusion.
La relation conjugale devient l’un des principaux ressorts de cette tragédie. La jalousie d’Anatou contribue à faire naître une situation que le personnage ne parvient plus à maîtriser. Ahouna quitte alors son foyer et entreprend une longue errance, espérant trouver ailleurs la paix qu’il ne trouve plus chez lui.
Mais chaque nouvelle étape semble se transformer en nouveau piège. L’isolement, la déception et l’angoisse finissent par conduire le personnage vers une issue tragique.
Cette lecture met ainsi en lumière une interrogation centrale : jusqu’où l’homme peut-il résister lorsque les circonstances semblent constamment se retourner contre lui ?
Pour TOLOHIN Anatole, cette histoire invite également à réfléchir aux choix posés face aux crises familiales et existentielles. Il estime que la fuite ne constitue pas toujours une solution et insiste sur la nécessité de faire face aux difficultés, de rechercher le dialogue et, lorsque cela devient nécessaire, de privilégier des solutions responsables plutôt que l’abandon et l’errance.
De la chute à la grâce : une lecture spirituelle
Le troisième regard est celui de Julien Pierre AKPAKI, ancien Directeur général de l’ORTB, ancien Secrétaire général de la HAAC et chrétien catholique. Sa lecture de Un piège sans fin s’inscrit dans une perspective profondément spirituelle.
À ses yeux, derrière la faute, la souffrance, l’injustice et les conséquences parfois irréversibles des actes humains se trouve une interrogation essentielle : l’homme est-il condamné à rester prisonnier de son passé ou peut-il encore espérer une libération ?
La foi chrétienne, explique-t-il, répond à cette question par l’espérance. Elle ne nie ni le mal ni la responsabilité humaine, mais affirme que la chute ne constitue pas nécessairement le dernier mot.
Dans cette perspective, le titre Un piège sans fin prend une dimension particulière. Il peut symboliser une existence enfermée dans une succession de souffrances et de conséquences dont l’homme semble incapable de sortir. Mais la foi refuse l’idée d’une fatalité absolue.
« Là où l’homme ne voit que condamnation, Dieu offre la possibilité du pardon », souligne Julien Pierre AKPAKI.
La grâce devient ainsi une possibilité de transformation. Reconnaître sa faute, demander pardon, changer intérieurement et retrouver le chemin de l’espérance constituent, dans cette lecture, autant de portes de sortie du piège.
La référence chrétienne à la Passion et à la Résurrection vient renforcer cette idée : la souffrance et la mort ne constituent pas nécessairement la fin de l’histoire. Après la nuit peut venir la lumière ; après la chute, le relèvement.
Une œuvre, trois approches, une même interrogation
Ces trois contributions proposent des lectures différentes mais convergent autour d’une même réalité : l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum continue de susciter le questionnement sur la condition humaine.
Essotiqué Juste AGNORO célèbre l’écrivain comme un baobab dont l’œuvre traverse les générations. TOLOHIN Anatole interroge, à travers le destin d’Ahouna, la puissance de la fatalité et les conséquences des choix humains. Julien Pierre AKPAKI ouvre enfin une perspective spirituelle dans laquelle la foi, la grâce et l’espérance permettent de penser une sortie possible du piège.
L’intérêt de ces trois regards réside précisément dans leur complémentarité. Ils montrent qu’une grande œuvre littéraire ne se limite pas à une seule interprétation. Elle peut être lue comme une œuvre de littérature, comme une réflexion philosophique sur l’existence, mais aussi comme un point de départ pour une méditation spirituelle.
À cent ans, Olympe Bhêly-Quenum apparaît ainsi comme un écrivain dont l’œuvre continue de provoquer la réflexion, de susciter le débat et d’interroger les générations.
Un siècle, une œuvre, un héritage
La célébration du centenaire de l’écrivain béninois constitue donc aussi une invitation à redécouvrir son œuvre. Un piège sans fin, en particulier, demeure un espace de questionnement sur la souffrance, la responsabilité, le destin, les relations humaines, la liberté et l’espérance.
Trois voix, trois sensibilités, trois chemins de lecture : la littérature, la philosophie de l’existence et la foi.
Mais derrière ces approches demeure une même conviction : une œuvre véritablement majeure ne vieillit pas avec son auteur. Elle continue de parler aux générations qui viennent.
Joyeux anniversaire à Olympe Bhêly-Quenum, figure emblématique de la littérature béninoise et africaine.
Jean-Luc DESSOUASSI