Pourquoi, comment, avec qui ? : Ce que l’on sait de l’arrestation de Kemi Seba en Afrique du Sud

Arrêté à Pretoria avec un militant suprémaciste blanc, Kemi Seba attend une audience décisive, le 20 avril. Le Bénin, qui le soupçonne d’apologie du terrorisme, réclame son extradition. Coulisses d’une interpellation hors normes.

L’activiste souverainiste Kemi Seba s’apprête- t-il à être extradé vers le Bénin, où il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour des faits « d’apologie du terrorisme », pour son soutien présumé à la tentative de coup d’État menée par le lieutenant-colonel Pascal Tigri contre le président Patrice Talon, le 7 décembre 2025? Le leader de l’ONG « Urgences panafricanistes » devrait être fixé sur son sort lors d’une audience prévue lundi 20 avril, après avoir été arrêté à Pretoria lundi 13 avril.

Il se trouvait alors dans un centre

Commercial du quartier huppé de Brooklyn, à Pretoria, en compagnie de l’un de ses fils et de François van der Merwe, un Sud-Africain à la tête d’un groupuscule d’extrême droite. Les trois hommes, interpellés en possession de 318 000 rands en liquide (environ 16 000 euros), ont été placés en détention avant d’être présentés devant un juge, mercredi 15 avril. Au terme d’une courte audience devant le tribunal de première instance de Brooklyn, ils ont été placés en détention provisoire, dans l’attente de l’audience du 20 avril.

Une coopération entre Béninois et Sud-africains

La justice sud-africaine les accuse de « faits présumés liés à la facilitation de déplacements illégaux ». Selon la police, Kemi Seba et son fils souhaitaient se rendre au Zimbabwe en traversant le fleuve Limpopo, à la frontière avec l’Afrique du Sud, à plus de 500 kilomètres de Pretoria. Ils avaient « l’intention de poursuivre ensuite leur route vers l’Europe », assure la police sud-africaine. L’audience du 20 avril devrait permettre d’en apprendre plus sur ces accusations.

Kemi Seba dispose en effet aujourd’hui, selon nos informations, de deux passeports : l’un béninois, l’autre, diplomatique, nigérien. Ces documents lui ont permis de voyager régulièrement sans être interpellé, au grand dam des autorités béninoises jusqu’ici. La police sud-africaine a déclaré que François van der Merwe, l’individu qui accompagnait l’activiste, est soupçonné d’avoir joué le rôle de « facilitateur » dans ce projet de traversée de la frontière.

Une mission pour laquelle le Sud-Africain devait toucher 250 000 rands (environ 12 500 euros), selon elle. Fermier installé dans la région de Limpopo, Van der Merwe est loin d’être un inconnu des services sud- africains: il est l’un des militants les plus actifs des Bittereinders, groupuscule d’extrême droite revendiquant son « suprémacisme blanc », et qui tire son nom d’une faction de Boers ayant combattu les Britanniques à la fin du XIXe siècle.

Selon nos informations, l’arrestation a été réalisée dans le cadre d’une opération à laquelle ont participé les services de renseignement béninois et sud-africains. Une source au sein du renseignement béninois a confirmé à Jeune Afrique que « des échanges ont eu lieu ». Les agents béninois de la Direction des services de liaison et de la documentation (DSLD), qui suivent les mouvements de Kemi Seba depuis plusieurs mois, auraient transmis la localisation de celui-ci à l’Unité antiterroriste du renseignement criminel d’Afrique du Sud.

Contactée par Jeune Afrique, la colonelle Katlego Mogale, porte-parole de la Direction des enquêtes prioritaires sur les crimes (DPCI) au Bénin, a confirmé que l’opération avait été menée dans le cadre d’une « opération coordonnée ». Si l’officier s’est refusé à donner plus de détails sur le niveau de coopération entre Cotonou et Pretoria, le communiqué des autorités sud-africaines précise que l’arrestation a été réalisée « avec l’appui d’Interpol ». « Ils se préparaient à se rendre à la frontière, c’est une certitude », а insisté Katlego Mogale.

Des relations liées à la Russie ?

La teneur exacte des liens entre Kemi Seba et François van der Merwe reste à éclaircir. Le groupuscule de ce dernier n’hésite pas à afficher sa nostalgie de l’apartheid, multipliant les manifestations et les opérations d’éclat, parfois de manière violente, et arborant régulièrement le drapeau du Transvaal. Plusieurs de ses membres ont été condamnés par la justice sud-africaine pour des faits de violence, notamment à l’égard des forces de l’ordre, ou pour des appels à la haine raciale.

Les membres des Bittereinders, dont François van der Merwe est la figure médiatique, défendent la thèse d’un prétendu « génocide blanc » en Afrique du Sud. Cette théorie conspirationniste a notamment été reprise par Donald Trump, qui en a fait un enjeu dans son conflit avec le président sud- africain Cyril Ramaphosa.

Comme Kemi Seba, dont Jeune Afrique a documenté les liens financiers avec la Russie, François van der Merwe entretient des liens avec Moscou. Il s’y est notamment rendu, en 2024, à l’invitation de l’oligarque Konstantin Malofeev. L’homme d’affaires russe, sous sanctions du Trésor américain et de l’Union européenne, est à la tête d’un puissant empire médiatique au travers duquel il promeut une idéologie d’extrême droite teintée de références au conservatisme orthodoxe russe.

Malofeev se fait régulièrement le financier de partis ou groupuscules d’extrême droite en Europe: il a notamment été au cœur de l’affaire des prêts accordés par des banques russes au Rassemblement national français, en 2014. Il est ou a été l’une des relations privilégiées d’Evgueni Prigojine, fondateur du groupe Wagner, mais aussi d’Alexandre Douguine, un des penseurs les plus en vue de l’idéologie anti-occidentale de la Russie et considéré comme un des idéologues de Vladimir Poutine. Douguine a également été en relation avec Kemi Seba.

Kemi Seba et l’extrême droite, des liens anciens

Bien que cette alliance entre Kemi Seba et des groupes maniant des idéologies racistes puisse sembler paradoxale, elle s’inscrit dans une certaine continuité idéologique de l’activiste béninois depuis ses débuts dans l’engagement radical. En mai 2006, une poignée de militants de la Tribu Ka, l’organisation créée et dirigée par un Kemi Seba alors âgé de 27 ans, avait organisé une action spectaculaire dans la rue des Rosiers, à Paris, réputée pour accueillir de nombreux commerces tenus par des membres de la communauté juive.

Les membres du groupuscule avaient alors multiplié les intimidations dans cette rue qui fut notamment le théâtre d’un attentat meurtrier et antisémite commis par les terroristes du groupe Abou Nidal en août 1982. Cette action a valu à la Tribu Ka d’être officiellement dissoute par décision du ministère français de l’Intérieur pour « incitation à la haine raciale » et « antisémitisme ».

Kemi Seba, qui a par la suite créé d’autres mouvements et organisations, a également plusieurs fois manifesté aux côtés de militants d’extrême droite. Ce fut notamment le cas en mai 2008, lorsqu’il avait participé à une manifestation organisée par la Droite socialiste, un groupuscule français se revendiquant « nationaliste-socialiste », en d’autres termes du nazisme.

Matthieu Millecamps

Rédacteur en chef adjoint politique de Jeune Afrique

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